La création du Pacte s’inscrit dans un contexte national et international plus large. En effet, le 18 décembre 2019, l’Assemblée générale des Nations Unies proclamait la période 2022-2032 Décennie internationale des langues autochtones, « afin d’attirer l’attention du monde entier sur la situation critique de nombreuses langues autochtones et de mobiliser les parties prenantes et les ressources pour leur préservation, leur revitalisation et leur promotion ». Parmi les activités visées par le plan d’action mondial de la Décennie, on retrouve le « renforcement des capacités afin de sauvegarder le patrimoine vivant des peuples autochtones, à travers, en particulier, leur histoire, leurs langues, leurs traditions orales, leurs philosophies, leurs systèmes d’écriture, leur littérature (prose et poésie), et l’intensification de la préservation, de la transmission (formelle et non formelle), de la traduction, de la diffusion et de la création de contenus culturels tels que films de cinéma et d’animation, dessins animés, œuvres musicales, textes en prose et poésie, et autres formes d’expression […] ».
Au Canada, le gouvernement fédéral a adopté en juin 2019 la Loi sur les langues autochtones (L.C. 2019, ch. 23) afin, notamment, « de soutenir et de promouvoir l’usage des langues autochtones ». Dans le préambule de la loi, le Parlement précise « que la reconnaissance et la mise en œuvre des droits relatifs aux langues autochtones sont des éléments qui sont au cœur de la réconciliation avec les peuples autochtones et de l’édification du pays, notamment dans la foulée des appels à l’action formulés par la Commission de vérité et réconciliation du Canada ». Le Canada reconnaît aussi le terrible impact qu’ont eu les pensionnats fédéraux par rapport à la transmission des langues et, par sa législation, s’engage à injecter des fonds dans la revitalisation des langues. Mais les sommes nécessaires sont colossales et les montants ne sont pas au rendez-vous. D’ailleurs, en décembre 2023, l’Assemblée des Premières Nations constatait que le gouvernement n’avait pas respecté les exigences de sa propre loi au niveau du financement des initiatives de revitalisation et lui réitérait la nécessité d’investir plusieurs milliards de dollars afin d’atteindre ses objectifs.
Au Québec, les enjeux linguistiques dans le débat public et les politiques qui en découlent se limitent trop souvent à une vision étroite basée sur une dialectique héritée de la concurrence impériale européenne, celle de la survie du français dans un contexte continental anglophone. Ainsi, depuis la Révolution tranquille, d’importants moyens financiers, légaux et réglementaires ont été déployés par le gouvernement provincial afin de promouvoir le français et de l’imposer comme langue commune aux personnes résidant au Québec, et cela sans prendre en compte l’impact de ces actions sur les différentes langues s’étant développées ici au cours des millénaires. Or, trop souvent, ces lois et règlements ont comme effet de limiter, de restreindre ou de compliquer la pleine expression des langues autochtones. Si l’objectif de sauvegarde du français est tout à fait légitime, les actions qui le soutiennent deviennent des politiques coloniales, lorsqu’appliquées aux Autochtones. D’autant plus que les langues autochtones n’ont toujours aucun statut officiel reconnu au Québec : à l’extérieur des réserves et des territoires conventionnés, elles n’ont guère plus de droits et de reconnaissance que des langues étrangères.
Bien que la vitalité de la langue française soit un enjeu légitime au Québec (et ailleurs au Canada), il n’y a aucune commune mesure entre la situation de la langue française et celles des langues autochtones. En effet, il y a plus de sept millions de locuteurs de la langue de Molière au Québec, et plus de 321 millions dans le monde, alors que plusieurs langues autochtones ne comptent aujourd’hui que quelques milliers, voire quelques centaines de personnes locutrices. Certaines sont même en dormance. L’urgence est donc beaucoup plus marquée. Cette réalité objective appelle des mesures de reconnaissance, de revitalisation et de soutien adaptées à la vulnérabilité extrême des langues ancestrales. C’est dans cet esprit que le Pacte souhaite rappeler que la promotion du français et la sauvegarde des langues autochtones ne s’opposent pas : ce sont deux objectifs complémentaires qui enrichissent le paysage culturel du territoire. En reconnaissant explicitement l’importance et la fragilité des langues autochtones, les organismes signataires contribuent à un effort collectif essentiel à leur pérennité.
Face à cet enjeu crucial pour la survie même des Premières Nations, des chefs et représentants des Premières Nations du Québec et du Labrador ont adopté en assemblée spéciale, le 4 septembre 2024, la Déclaration sur les droits des Premières Nations aux langues ancestrales. Celle-ci réitère « que la discrimination et le racisme systémiques et les politiques culturelles et éducatives assimilationnistes des gouvernements fédéral et provinciaux ont entravé la transmission des langues ancestrales » et « qu’aujourd’hui, la pérennité des langues ancestrales est menacée et qu’il y a urgence d’agir pour assurer leur sauvegarde […] ».
Ressources
- Recensement en bref. Les langues autochtones au Canada (Statistiques Canada, recensement 2021)
- La Décennie internationale des langues autochtones 2022–2032 (UNESCO)
- Le Plan d’action mondial de la Décennie Internationale des Langues Autochtones, (UNESCO, 2022)
- La Loi sur les langues autochtones du Canada (2019)
- Soutien en faveur d’un financement urgent pour les langues des Premières Nations (APN, 2023)
- La Déclaration sur les droits des Premières Nations aux langues ancestrales (APNQL, 2024)
- Site Web du Comité régional des langues ancestrales



